Photo : © Nalan Alaca
Derrière les mots, il y a parfois des images. Et derrière certaines images, une sensibilité capable de prolonger une histoire autrement.
Depuis Silence, le premier livre d’Engin Akyürek, Nalan Alaca accompagne ses récits de ses illustrations. Au fil des trois ouvrages, son regard s’est progressivement imprégné de son univers, de ses personnages, de ses émotions et de ces petits détails du quotidien qui donnent toute leur profondeur à ses histoires.
À l’occasion de la campagne de précommandes de l’édition française d’İSİMSİZ, le troisième recueil de nouvelles d’Engin Akyürek, nous avons souhaité lui donner la parole.
Pourriez-vous vous présenter à nos lecteurs et nous parler un peu de votre parcours artistique ? Quand avez-vous découvert votre passion pour l’illustration, et qu’est-ce qui vous a donné envie de devenir illustratrice ?
Je suis de nature très curieuse. J’adore faire des recherches et lire, et j’éprouve un immense plaisir à expérimenter et à explorer tout ce que je découvre. Je dessine depuis aussi longtemps que je me souvienne. Je dessinais tout ce qui m’entourait, sans distinction : ma famille, les rues, les arbres et tout ce qui attirait mon regard.
Ayant grandi dans les années 1980, je dessinais simplement ce qui m’entourait : les choses que je pouvais observer au quotidien, mais aussi les timbres et les cartes postales, qui constituaient également une importante source d’inspiration à l’époque.
Pour moi, le dessin est bien plus qu’un métier. C’est comme respirer : une forme de méditation et une façon de passer des moments tranquilles avec moi-même. Au fil des années, j’ai sans cesse exploré différents styles, et je continue à le faire aujourd’hui. Je travaille également dans la modélisation 3D et l’animation traditionnelle, ce qui me permet de passer avec plaisir d’une forme d’expression visuelle à l’autre.
Je suis particulièrement fascinée par la relation entre la nature et les mathématiques. Plus j’observe la nature, plus je vois les mathématiques partout : dans les motifs, les proportions, les répétitions et les structures. Ce qui me fascine, c’est que la nature fait tout cela sans se soucier de l’esthétique. Une fleur ne cherche pas à être belle, et un coquillage ne cherche pas à créer une forme parfaite, et pourtant nous y percevons une beauté extraordinaire.
Je trouve cette absence d’intention esthétique profondément inspirante.
Je puise sans cesse mon inspiration dans les mathématiques, la nature et chaque nouvelle connaissance que je découvre. La curiosité est sans doute l’élément le plus constant de mon parcours artistique.
Comment votre collaboration avec Engin Akyürek a-t-elle commencé ?
Mes illustrations étaient publiées dans le magazine Kafasına Göre, où Engin Akyürek écrivait également. Un jour, on m’a demandé d’illustrer l’un de ses articles. Je suppose que nous étions tout simplement sur la même longueur d’onde, car j’ai finalement commencé à illustrer régulièrement ses textes.
Lorsqu’il s’apprêtait à publier son premier livre, on m’a contactée pour que je l’illustre. J’ai accepté avec grand plaisir.
Vous avez illustré trois livres d’Engin Akyürek. Comment cette collaboration a-t-elle évolué du premier au troisième livre ?
Je pense que Engin Akyürek est sans doute la personne la mieux placée pour répondre à cette question. =)
Pour le premier livre, j’abordais ses histoires avant tout en tant qu’illustratrice interprétant le texte de quelqu’un d’autre. Mais au fil de notre collaboration, j’ai commencé à mieux comprendre son univers. Je me suis familiarisée avec sa façon d’observer les gens, les émotions et les petits détails discrets de la vie quotidienne.
C’est peut-être pour cela que chaque nouveau livre me donnait un peu moins l’impression de découvrir un monde inconnu et un peu plus celle de retourner dans un endroit que je connaissais déjà.
Comment avez-vous abordé l’illustration des trois recueils de nouvelles d’Engin Akyürek ? Comment avez-vous transposé l’atmosphère, les émotions et les thèmes de ses récits dans vos illustrations ?
Lorsque je lis une nouvelle, je prends des notes : il s’agit parfois d’un mot particulièrement marquant, parfois d’un événement, d’un geste ou d’un petit détail qui me reste en tête. Une fois la nouvelle terminée, je la relis pour m’assurer de n’avoir rien oublié d’important.
Parmi les scènes que j’ai notées, je choisis celle qui me semble la plus intense, que ce soit sur le plan esthétique ou émotionnel. Je ne recherche pas nécessairement le moment le plus dramatique de l’histoire. Parfois, une scène très calme peut avoir la plus grande charge émotionnelle.
Pour moi, ce processus consiste à trouver le moment qui reste en moi une fois ma lecture terminée.
Engin Akyürek vous a-t-il donné des consignes artistiques précises, ou vous a-t-il laissé une totale liberté créative ?
Engin Akyürek m’a laissé une totale liberté créative.
Ses histoires m’ont toujours profondément émue ; elles me procurent un sentiment profond de tendresse et d’amour. Je pense que, parce que je m’imprègne de ses histoires en les lisant, je parviens à trouver la scène qui me semble la plus fidèle à l’émotion du texte.
Il demande rarement des modifications. Sur les trois livres, je crois qu’il n’y a eu qu’une ou deux révisions au total.
Y a-t-il une illustration parmi celles des trois livres qui revêt une signification particulière pour vous ? Pourquoi ?
Pour être honnête, je n’avais jamais vraiment réfléchi à cette question avant que vous ne me la posiez. Je suis retournée parcourir toutes les illustrations, et je dois avouer que je n’ai pas pu en choisir une seule.
Je ne considère pas mes illustrations comme des images distinctes que l’on pourrait facilement hiérarchiser les unes par rapport aux autres. Chacune d’entre elles est une réponse émotionnelle à une histoire particulière et à ce que cette histoire a laissé en moi.
Les histoires qui m’ont émue et marquée occupent chacune une place différente dans mon cœur. En choisir une me donnerait en quelque sorte l’impression de faire du tort aux autres.
Quelles techniques et quels outils utilisez-vous principalement ? Travaillez-vous de manière traditionnelle, numérique, ou avec une combinaison des deux ?
Ce que j’apprécie le plus, c’est de travailler avec des techniques traditionnelles. Cependant, dans le contexte actuel, les outils numériques permettent de gagner beaucoup de temps et facilitent la correction des erreurs ; je travaille donc en numérique la plupart du temps.
Dès que j’ai un peu plus de temps, je préfère toujours l’aquarelle.
L’aquarelle exige beaucoup d’attention et de concentration. Il faut rester pleinement présente, car cette technique ne permet pas toujours de tout contrôler. Ce niveau de concentration m’apaise en réalité. Lorsque je peins à l’aquarelle, je peux m’immerger complètement dans le processus et, d’une certaine manière, me déconnecter de tout le reste.
Y a-t-il des artistes ou des illustrateurs qui ont influencé votre travail ?
De nombreux artistes m’ont influencée, mais si je devais en citer un en particulier, je mentionnerais Chris Riddell. J’apprécie particulièrement la qualité et le caractère de ses hachures croisées, et j’ai beaucoup appris de ses dessins.
Egon Schiele est un autre artiste dont j’ai toujours profondément aimé le travail. Je suis particulièrement attirée par la façon dont il déforme délibérément l’anatomie plutôt que d’essayer de reproduire le corps humain selon les idées conventionnelles de la beauté.
Ses autoportraits me semblent particulièrement puissants, car ils ne cherchent pas à présenter une version idéalisée ou traditionnellement belle de soi. Il y a quelque chose de profondément honnête dans cette approche. Il utilise le corps et le trait non pas simplement pour représenter l’apparence, mais pour révéler quelque chose de son monde intérieur.
En tant qu’illustratrice turque, comment percevez-vous la place des femmes dans le secteur de l’illustration et de l’édition en Turquie aujourd’hui ? A-t-elle évolué au fil des années ?
Oui, je pense que le nombre de femmes artistes et illustratrices travaillant dans l’édition a augmenté au fil des années, et que leur visibilité s’est également accrue.
Cependant, il existe encore un fossé entre la visibilité des illustratrices et la reconnaissance de leur véritable contribution. Les illustrateurs restent souvent dans l’ombre, alors même que leur travail joue un rôle essentiel dans la façon dont un livre est perçu et mémorisé.
D’après ma propre expérience, le secteur de l’édition en Turquie peut s’avérer assez difficile. Je travaille dans l’édition jeunesse depuis de nombreuses années et, au fil du temps, je m’y suis fait un nom. Mais à mes débuts, il y a eu des moments où j’ai eu le sentiment que les artistes n’étaient pas valorisés à leur juste valeur.
Et pour être honnête, je continue de penser que le travail des illustrateurs n’est pas suffisamment valorisé. Le nombre de femmes dans ce secteur et leur visibilité ont peut-être augmenté, mais je crois qu’il reste encore un long chemin à parcourir avant que le travail et la contribution artistique des illustrateurs ne reçoivent la reconnaissance qu’ils méritent.
Que souhaitez-vous que les lecteurs ressentent lorsqu’ils découvrent vos illustrations en accompagnement des récits, et quel message aimeriez-vous adresser aux lecteurs français qui découvrent votre travail grâce à Bianchi Édition ?
Je ne me suis jamais lancée dans l’illustration avec l’intention de transmettre un message particulier.
Si mes illustrations font ressentir quelque chose aux lecteurs — quoi que ce soit —, cela me rend heureuse. Je pense qu’une image n’a pas nécessairement besoin de dicter au spectateur ce qu’il doit ressentir. Il est parfois plus significatif de laisser au spectateur la possibilité d’y projeter ses propres souvenirs, émotions et expériences.
Pour moi, le sens d’une illustration n’est pas uniquement donné par l’artiste ; c’est le spectateur qui le complète à sa manière.
Travaillez-vous actuellement sur de nouveaux projets que vous pourriez nous présenter ?
Depuis cinq ou six ans, je participe à un projet formidable aux côtés du pianiste et compositeur Emir Gamsız et de l’artiste de théâtre Ege Maltepe.
Nous créons un spectacle de théâtre musical pour enfants. Ils ont écrit l’adaptation en roman graphique de la pièce, et je l’ai illustrée. Sa publication est prévue dans le courant de l’année.
Notre prochaine étape consistera à adapter cette histoire en film d’animation. Ce projet m’enthousiasme particulièrement, car il réunit plusieurs des formes d’expression que j’aime — la musique, le théâtre, l’illustration, la bande dessinée et l’animation — et permet à une même histoire d’évoluer à travers différents langages artistiques.
Pour clôturer cette interview, nous avons également demandé à Nalan de répondre à ces quelques questions rapides :
Traditionnel ou numérique ?
Traditionnel.
Quel est votre livre préféré ?
Suskunlar d’İhsan Oktay Anar.
Qui est votre illustrateur ou peintre préféré ?
Egon Schiele.
Où préférez-vous dessiner ?
Partout où je peux être seule avec moi-même.
Trois mots pour décrire votre style artistique ?
Expérimental, en constante évolution, libre.
Un grand merci à Nalan Alaca pour sa disponibilité, sa sincérité et pour ce joli regard porté sur son métier, l’illustration et ce qui l’inspire.
Et si vous souhaitez découvrir et soutenir le travail de Nalan Alaca :
Instagram : @nalanalaca
Instagram — Nalan Alaca Artworks : @nalanalaca.artworks
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